Nous entendons souvent dire par ses détracteurs que la compétence de Ségolène en matière de problèmes économiques et sociaux est limitée.
Permettons nous de reproduire quelques pages de l'esquisse de son livre soumis à nos commentaires et disponible sur son site http://www.desirsdavenir.org
Les chiffres ne rendent pas compte de l'épaisseur de la réalité humaine mais ils aident à prendre la mesure des désordres massifs de l'emploi et du travail qui déstabilisent, insécurisent et désespèrent les Français
1°) Un chômage de masse, un sous-emploi chronique
Depuis une trentaine d'années et à l'exception de brèves rémissions sous des gouvernements de gauche, le chômage n'a cessé de croître. De masse et de longue durée, il est devenu une triste spécialité française. Officiellement, notre taux de chômage serait de 9,1 % (février 2006). Selon l'indicateur Le Monde-Eurostat, seules la Grèce (9,6%), la Slovaquie (15,8%) et la Pologne (17,2%) feraient pire dans l'Union européenne.
Mais ces chiffres ne disent pas tout. L'IFRAP (Institut français pour la recherche sur les administrations publiques), organisme réputé libéral, a contesté dans le numéro d'avril 2006 de son magazine « Société Civile » la fiabilité d'un pourcentage obtenu après « dégraissage statistique » : radiations de demandeurs d'emploi ayant sauté une convocation ou oublié de renvoyer leur fiche de renseignement, basculement des licenciés économiques dans la colonne « stagiaires de la formation professionnelle » et autres artifices auraient permis, en 2005, de passer 300.000 chômeurs à la trappe.
On les appelle les « DRE », dispensés de recherche d'emploi. A partir de 55 ans, les chômeurs sont versés dans cette catégorie car considérés comme « non réemployables ». Indemnisés mais non comptabilisés dans les chiffres du chômage. Pour Jean-Pierre Revoil, directeur général de l'UNEDIC, « c'est un véritable scandale ! Les DRE sont aujourd'hui 406.000. C'est pourtant un chiffre qui interpelle. Eh bien, tout le monde s'en fout ! ». Pourquoi ? « Ils sont devenus si nombreux que, si on réinjecte les DRE sur les listes de l'ANPE, le taux des sans travail va prendre 2 points » (intervention à « Politique autrement », seniorplanet.fr).
2°) Les gros bataillons des salariés précaires
La question de l'emploi ne se borne pas à « en avoir ou pas ». L'explosion des CDD (2,5 millions de personnes, 70% des embauches aujourd'hui, six fois plus qu'il y a vingt ans), la multiplication par quatre de l'intérim depuis une vingtaine d'années, le temps partiel contraint (1,2 million de personnes dont près de 80% de femmes) font que l'emploi précaire et le sous-emploi concernent désormais plus de 5 millions de personnes et en particulier 43 % des emplois les moins qualifiés. L'insécurité professionnelle et sociale n'a, en France, rien de marginal : elle est le lot de millions de familles et l'angoisse croissante des autres.
L'extension du travail temporaire est une des conséquences majeures du capitalisme moderne. Les PME sont celles qui optent le plus pour les CDD et les stages. Les grandes entreprises préfèrent l'intérim et les organisations syndicales dénoncent la situation faite aux salariés qui ont plusieurs années d'ancienneté dans une entreprise mais toujours le statut d'intérimaires. Un rapport de l'Institut Montaigne en donne crûment l'explication : « le coût de la gestion et la prise en charge au quotidien des intérimaires sont inférieurs au coût d'un CDD ».
Dans certaines branches, le temps partiel imposé tend à devenir la règle, en particulier dans la grande distribution et l'hôtellerie-restauration. Chez France Telecom, les CDI à temps partiel (9 heures à 12 heures hebdomadaires), jadis réservés aux étudiants, s'ouvrent aux chômeurs de longue durée ; d'après les syndicats, 2.000 personnes auraient été embauchées en 2005 sur ce type de contrats. Avoir un CDI, c'est bien, mais comment vit-on en travaillant cinq nuits par semaine dans un hôtel pour 800 € par mois ? Ou, dans la grande distribution, avec des heures décalées qui désarticulent la journée et un horaire tellement variable que la paye oscille, sans prévision possible, de 600 à 900 euros ?
Dans l'enquête de l'UNEDIC sur les besoins de main d'œuvre en France pour l'année 2006, les déclarations des employeurs sur leurs intentions de recrutement sont éclairantes : un nouvel emploi sur trois sera saisonnier. Parmi les cinq métiers les plus recherchés par les entreprises (cuisinier, caissier, agent d'entretien, animateur et employé de l'hôtellerie), les 2/3 des 300.000 intentions d'embauche portent sur des emplois saisonniers. En deux ans, le travail saisonnier a bondi : + 20 % dans l'agriculture, + 24 % dans le commerce, + 10 % dans l'hôtellerie-restauration.
Nul n'est aujourd'hui à l'abri mais les plus durement touchés par la généralisation de la précarité sont les 15 millions d'ouvriers et d'employés dont on oublie souvent qu'ils constituent plus de la moitié de la population active (27,4 millions de personnes) et 60% du salariat. Il y a aujourd'hui moins d'ouvriers d'usine (quand même 2,3 millions) et quasiment plus de grands bastions mais davantage d'ouvriers des services (3,5 millions) qui travaillent dans des entreprises prestataires où l'emploi est instable. Il y a davantage encore d'employés (8 millions) dont le nombre a cru au rythme de la tertiarisation de l'économie et de la féminisation du travail salarié. Les métiers ont changé, les conditions salariales et de vie se sont rapprochées, la moitié des ouvriers (80 % d'hommes) et des employés (77% de femmes) forment ce qu'Eric Maurin appelle le « nouveau prolétariat des services ». C'est parmi eux qu'on trouve les gros bataillons des travailleurs pauvres, les « chômeurs-travailleurs » (Pierre Concialdi) qui alternent périodes de chômage et emplois temporaires, les Smicards et les Smicardes (15% de l'ensemble des salariés mais le quart des ouvriers et des employés), la France « mille-euriste »qui travaille dur et n'arrive pas à boucler ses fins de mois.
Les milieux populaires sont majoritaires dans notre pays, n'en déplaise à ceux qui les voient de loin et les oublient vite. Plus d'un actif sur cinq (3,1 millions de personnes) y occupe un emploi précaire. Les employés de la Fonction Publique (2,9 millions de personnes) y sont naturellement moins exposés que ceux du commerce (1,25 million de personnes) ou des services aux personnes (1,9 million de personnes) mais l'ombre portée de la précarité et de l'insécurité épargne aujourd'hui peu de foyers populaires : les salariés « protégés » ont souvent des conjoints qui ne le sont pas ; les titulaires d'un CDI (à commencer par ceux qui travaillent dans la myriade de PME sous-traitantes vers lesquelles les grandes entreprises externalisent ce qu'elles ne veulent plus faire) savent bien que ce contrat, jadis gage de stabilité, n'est plus une garantie aussi solide ; les parents voient les difficultés de leurs enfants qui piétinent à l'entrée du marché du travail ou passent de stage en CDD sans pouvoir se fixer. Quoique moins frappées par le chômage (5,9% chez les professions intermédiaires et 4,8% chez les cadres), les couches moyennes se sentent, elles aussi, vulnérables et inquiètes. Là s'enracinent en premier la sinistrose et la colère de nos concitoyens.
Le chômage, on y tombe facilement, on en sort difficilement. Sa durée moyenne est aujourd'hui de 15 mois. Grands pourvoyeurs de chômeurs (40 %) : les contrats à durée limitée. Quand on a perdu un CDI, on sait qu'on a moins de chances qu'avant d'en retrouver un. Prise dans l'étau du chômage de masse et de la précarisation croissante, la France vacille sur ses bases. Elle s'exaspère que ses gouvernants, sous prétexte d'éradiquer des rigidités qui feraient obstacle à l'emploi, lui imposent encore et toujours plus de précarité, encore et toujours moins de protection. Elle sent qu'on lui ment : le CNE n'a pas créé plus d'emplois supplémentaires que le défunt CPE n'aurait favorisé l'insertion durable des jeunes. Effet d'aubaine et effet de substitution garantis : si 280.000 CNE ont été officiellement créés entre août et décembre 2005, le nombre des CDD aurait, selon l'Institut Français pour la Recherche sur les administrations publiques, baissé de 240.000 au même moment...
Seule bonne nouvelle pour les salariés : le droit des licenciements, que le CNE voulait contourner, semble continuer à s'appliquer. Comme l'avaient prévu les juristes du travail, les contentieux juridiques en cas de rupture du CNE durant les deux premières années ont commencé. Les Conseils de Prud'hommes ont déjà annulé trois licenciements « dépourvus de causes réelles et sérieuses ». Les chefs d'entreprise les plus clairvoyants ne s'étaient pas privés de le dire : leur problème, ce n'est pas de se séparer sans formalité de leurs employés mais plutôt de les fidéliser ; c'est aussi que les règles soient simples, claires, lisibles, qu'elles ne changent pas tout le temps et ne débouchent pas sur des procédures à la durée incertaine. Tout le contraire du CNE. Plus d'une centaine d'affaires devraient arriver prochainement devant les juridictions prud'hommales. Les litiges sont plus nombreux encore mais beaucoup préfèrent une transaction à un procès. Les patrons des entreprises de 20 salariés et moins, auxquels le CNE est destiné, commencent à se méfier sérieusement de ce cadeau empoisonné. Mais le CNE n'est que la pointe de l'iceberg immergé dans l'océan multiforme de la précarité.
Jean-Claude Juncker, Premier Ministre du Luxembourg, n'est pas un révolutionnaire mais une chose le met vraiment en colère : « cette idée que les salariés n'auraient pas besoin d'un minimum de prévisibilité mais devraient se satisfaire de petites échéances selon le bon vouloir des employeurs qui décident ou non de proroger leur contrat de travail ». Il sait de quoi il parle : « si mon père, qui était ouvrier sidérurgiste, avait eu un CDD renouvelable tous les six mois, je n'aurais jamais pu faire mon droit à Strasbourg. Car les gens modestes doivent calculer. Ils n'ont pas d'argent à jeter par la fenêtre». Il ajoute, à l'intention des voisins français mais aussi des adeptes, en Europe, de la flexibilité tous azimuts : « je suis terrifié par cette nouvelle mode, cette pensée unique qui veut qu'on puisse traiter les travailleurs comme des gens qui pourraient se satisfaire d'un modèle de vie renouvelable tous les six mois. Cela n'a aucun rapport avec la réalité. Faire du CDI une exception, une chose atypique, est une piste qui nous mènera droit dans le mur ». On ne saurait mieux dire.